L’hôpital psychiatrique du Vinatier à Bron près de Lyon a fait la triste actualité de ces derniers jours. Un infirmier agressé au couteau, deux suicides de patients et enfin le suicide d’un infirmier, chez lui comme un acte désespéré face à l’incompréhension d’un système… Cette série d’actes dramatiques soulèvent de nombreuses réactions, de nombreuses questions et un grand vent de colère parmi les soignants, confrontés jour après jour à des pathologies psychiatriques de plus en plus sévères alors qu’ils sont de plus en plus seuls, face à leurs patients. Et vous les IDELs qui avez aussi des patients atteints de troubles psychiatriques, comment travaillez-vous auprès d’eux, quelles sont vos difficultés ?

Quand les drames se succèdent dans un même établissement psychiatrique…

Nos pensées vont tout d’abord bien évidemment vers l’infirmier blessé, la famille du second infirmier décédé ainsi que vers la famille des deux patients. Tous ces drames ont eu lieu dans un même établissement psychiatrique, au Vinatier près de Lyon, à 15 jours d’intervalle. 15 jours d’une série noire qui nous l’espérons sera au moins utile à tirer la sonnette d’alarme… Dès la première agression d’une extrême violence envers un infirmier, le mercredi 28 janvier 2015, les langues avaient commencé à se délier, les représentants syndicaux avaient exprimé dans la presse une profonde inquiétude et une grande colère estimant que cette agression aurait pu être évitée. Ainsi  Jean-Louis Guglielmetto, infirmier de l’hôpital et représentant CFDT confiait : « Cette agression n’est pas le fait du hasard. En psychiatrie, pour limiter les conséquences de l’agitation et de la violence des patients, il faut des moyens, qui font gravement défaut au Vinatier ». Il y a tout d’abord cette surpopulation des lieux où l’on compte régulièrement un taux d’occupation de… 200 % ! Soit 22 malades pour 11 lits, le 27 janvier 2015 les syndicats avaient lancé l’alerte en dépassant le pénible record de 30 patients… Et pourtant rien n’y a fait. Ni l’absence de système de DAU (dispositif individuel de localisation qui permet d’alerter la sécurité en cas d’agression par une pression sur un bouton) défaillant depuis cet été, ni le surnombre de patients ne relevant pas tous de la pathologie psychiatrique de ce service, ni les équipes soignantes déployées au minimum. Tony, un infirmier du service témoigne : « On est au minimum, soit deux infirmiers pour 25 patients. Et très souvent à cause d’absence, on se retrouve à 1 pour 25 patients. Moralité, on passe notre temps à donner des médicaments. C’est quasi impossible de développer des activités thérapeutiques ». Le service Unité médicale d’accueil (UMA) de l’hôpital psychiatrique du Vinatier va mal. Très mal. Le jeudi 12 février le personnel de l’hôpital, rejoint par d’autres structures comme Saint-Cyr et Saint-Jean-de-Dieu, a manifesté son indignation face à ces conditions de travail et de soins intolérables. Tellement intolérables que pour beaucoup de ces infirmiers du milieu psychiatrique, l’issue de secours rêvée est… devenir infirmier libéral. Roland Cazeneuve, infirmier psychiatrique à Toulouse, concluait en 2008 lors d’un même type de protestations que « Du coup plein de collègues écœurés partent vers le libéral. […] Ou craquent dans des locaux dépassés, vétustes. […] Redonner du temps, humaniser les lieux, reformer des spécialistes : l’urgence, elle est là »  avait-il déjà conclus en 2008 au journal La Dépêche.

Le travail périlleux des infirmiers libéraux avec des patients atteints de troubles psychiatriques

Si le rêve de ces infirmiers en psychiatrie semblerait être de devenir infirmiers libéraux, doit-on pour autant affirmer avec certitude que la profession est totalement éloignée de ces dérives ? Nous le savons, pas forcément non plus, d’autant plus que la santé publique banalise le traitement à des malades atteints de troubles psychiatriques en ne reconnaissant que très peu la différence de difficulté de l’acte infirmier en rapport à un autre patient. En effet cela commence par la formation en IFSI : depuis 1992 les deux spécialités d’infirmier psychiatrique et d’infirmier « généraliste » ont été regroupées en une seule. Au résultat une formation de 3 mois en psychiatrie pour tous, jugée par certains spécialistes de la question comme « insuffisante et incompatible ». On remplace trois ans de spécialisation psychiatrique en trois mois, ce qui réduit considérablement les bases acquises par les infirmiers destinée aux troubles mentaux et d’autre part on forme des infirmiers dits « généralistes » par des modules insuffisants au nombre de patients tristement concernés par ces pathologies restant à domicile ou en hôpital non spécialisé, faute de mieux. Puis bien sûr, on évoquera le temps de prise en charge d’un patient souffrant de troubles psychiatriques, qui selon les pouvoirs publiques ne représente que peu au regard des autres, alors qu’un rapport de confiance mutuelle entre soignant et soigné demande du temps et de l’écoute pour éviter le refus du soin, voire la violence… Un article Albus paru en 2013 sur « la prise en charge des patients souffrant de troubles psychiatriques par les infirmières libérales », relayait par ailleurs ce débat organisé à l’époque par le SNIIL de Toulouse : « À l’heure actuelle, une visite d’infirmière libérale chez un patient souffrant de troubles psychiatriques est équivalente à un AMI 1 (7 euros brut) pour l’administration et la surveillance d’une thérapeutique orale. Le calcul paraît dérisoire lorsque l’on sait qu’il faut bien plus de temps passé pour que cette opération soit efficace ». Pourtant la nuit du 17 décembre au 18 décembre 2004, les meurtres atroces de deux infirmières de l’hôpital de Pau avaient réveillé ce que beaucoup ne voulaient plus voir, tout comme cette série terrible de drames au Vinatier : oui, les maladies mentales existent toujours, non, les structures ne sont plus du tout adaptées pour prendre en charge ces malades. Un extrait du Télérama du 2 février 2005, conclura nos propos : « Le 18 décembre au matin, la société française découvre la lune. Qu’il ait fallu cela en dit long sur notre aveuglement. Qu’il ait fallu cela en dit long, aussi, sur la négligence des multiples gouvernements, de droite et de gauche, qui, depuis plus de vingt ans, ont pu décider consciencieusement, sans tumulte, avec une constance rarement prise en défaut, la fermeture d’environ cinquante mille lits en psychiatrie et la suppression de milliers de postes de soignants ». Dix après, ce constat est-il différent ? Et vous, infirmières et infirmiers libéraux, que pensez-vous de ces drames au Vinatier ? Êtes-vous solidaires de vos collègues protestant contre le manque de moyens en psychiatrie ? Pensez-vous que votre formation en IFSI vous permette ou vous permettrait de pouvoir soigner des malades en unités psychiatriques ? Souhaitez-vous que les actes infirmiers à domicile pour patient présentant des troubles mentaux soient mieux rémunérés ou au moins, mieux valorisés ou encadrés ?