Le gouvernement a débloqué 70 millions d’euros pour aider les professionnels de la route face à la flambée du carburant. Les transporteurs trouvent ça insuffisant. Les agriculteurs parlent de “miettes”. Mais il y a pire : une profession entière de la route a été purement et simplement exclue du dispositif : les 125 000 infirmières et infirmiers libéraux de France.
Ce que le gouvernement a annoncé (et ce qui coince déjà)
Le 27 mars 2026, face à un baril de Brent qui a franchi les 110 dollars sur fond de conflit au Moyen-Orient, le ministre de l’Économie Roland Lescure a présenté un plan d’aides ciblées pour trois secteurs : le transport routier, l’agriculture et la pêche. Coût total : environ 70 millions d’euros, limités au seul mois d’avril 2026.
Sur le papier, les transporteurs routiers captent la plus grosse part : 50 millions d’euros, réservés aux TPE et PME en difficulté de trésorerie. Le gouvernement parle d’un équivalent de 20 centimes par litre de carburant. Un guichet dédié sera ouvert pour les demandes.
Sauf que sur le terrain, personne n’y croit vraiment.
20 centimes, mais pas à la pompe
C’est le premier malentendu qu’il faut dissiper. Cette aide de 20 centimes par litre n’est pas une remise directe en station-service. Le secrétaire général de l’OTRE (Organisation des transporteurs routiers européens), Jean-Marc Rivera, l’a clarifié publiquement : il s’agit d’un versement forfaitaire, pas d’une réduction à la pompe. Autrement dit, un remboursement a posteriori, via un guichet dont ni la date d’ouverture ni les critères précis d’éligibilité n’ont été communiqués.
La FNTR (Fédération nationale des transports routiers) n’a pas mâché ses mots. Elle qualifie le dispositif de complexe, lourd à activer et insuffisant. Ses questions sont directes : qu’entend-on exactement par « entreprise très fragilisée » ? Auprès de qui faut-il déposer un dossier ? Dans quel délai sera-t-il traité ? La FNTR rappelle que les PME du transport disposent en moyenne de 28 jours de trésorerie. Quand chaque semaine compte, un guichet flou qui n’ouvrira qu’en avril pour une crise qui dure depuis début mars, c’est trop tard.
Un plan à 70 millions contre 400 millions en 2022
Les professionnels font tous le même calcul. En 2022, lors de la crise liée à la guerre en Ukraine, le gouvernement avait mis 400 millions d’euros sur la table pour le seul transport routier. Aujourd’hui, l’enveloppe totale tous secteurs confondus est de 70 millions. Le rapport est de 1 à 8.
Le gazole, lui, a dépassé les 2,20 € le litre en moyenne en France fin mars, avec des pointes à 2,72 € dans certaines stations. Pour les transporteurs qui achètent leur carburant en vrac livré en cuve, les prix sont souvent encore plus élevés qu’en station.
Résultat : les routiers sont passés à l’action. Barrages filtrants sur l’A7 à Lyon et Clermont-Ferrand dès le 28 mars. Opération escargot sur le périphérique parisien le 30 mars avec près de 200 véhicules (camions, autocars, ambulances). Et les mobilisations se poursuivent dans plusieurs villes le 31 mars, notamment à Nantes et dans la Marne.
Le message est clair : 20 centimes, ça ne suffit pas quand le gazole a pris plus de 50 centimes en un mois. La trésorière de la Fédération des autocaristes indépendants résume la situation sans détour : sans 50 centimes de soutien par litre, les faillites sont inévitables.
Et les autres « professionnels de la route » dans tout ça ?
C’est là que le plan gouvernemental révèle son angle mort le plus criant.
Le dispositif cible trois catégories : les transporteurs, les agriculteurs (via une exonération du droit d’accise sur le gazole non routier, soit 4 centimes par litre) et les pêcheurs (20 centimes par litre de gazole marin). Les taxis ? Exclus. Les artisans itinérants ? Exclus. Les infirmières et infirmiers libéraux ? Totalement exclus.
Et c’est cette dernière catégorie qui devrait faire réagir tout le monde.
125 000 professionnels sur les routes chaque jour, zéro euro d’aide
Une infirmière libérale roule entre 80 et 200 kilomètres par jour. Pas entre son domicile et un bureau. Entre les domiciles de patients qui ont besoin de soins quotidiens. Des insulines à injecter, des pansements à refaire, des perfusions à surveiller, des prélèvements à réaliser. C’est du soin vital, pas du confort.
Le véhicule, pour une IDEL, n’est pas un moyen de transport. C’est un outil de travail au même titre que le camion l’est pour un routier. La seule différence, c’est que personne ne bloque le périphérique pour défendre leur cause.
Et pourtant, le Premier ministre Sébastien Lecornu avait lui-même évoqué le 25 mars, devant l’Assemblée nationale, la possibilité d’inclure les infirmiers libéraux dans le plan de soutien. Le président de la FNI (Fédération nationale des infirmiers), Daniel Guillerm, a rappelé que cette déclaration avait nourri de fortes attentes. Deux jours plus tard, les annonces sont tombées. Les IDEL n’y figuraient pas.
Un modèle économique au bord de la rupture
Contrairement à un transporteur qui peut (en théorie) renégocier ses tarifs avec ses clients, l’infirmière libérale travaille à tarifs conventionnés fixés par l’Assurance maladie. Elle n’a aucune marge de manœuvre. Elle ne peut pas facturer de « supplément carburant ». Elle ne peut pas pratiquer de dépassement d’honoraires, ce droit n’existe tout simplement pas pour sa profession.
Quand le plein d’essence passe de 70 à plus de 110 euros et qu’on en fait deux à trois par semaine, le surcoût mensuel atteint 300 à 500 euros. Sur un revenu net après les 40 à 50 % de charges sociales et professionnelles, c’est un gouffre.
Et les indemnités censées compenser les déplacements ? Elles sont gelées depuis 14 ans. L’indemnité kilométrique versée par l’Assurance maladie est bloquée à 0,35 € par kilomètre en plaine depuis 2012. L’indemnité forfaitaire de déplacement (IFD) est de 2,75 € par déplacement, la plus basse de toutes les professions de santé. Les kinésithérapeutes touchent jusqu’à 4 €, les médecins jusqu’à 10 €. Alors même que les IDEL sont celles qui se déplacent le plus.
Le Sniil (Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux) le dit clairement : l’augmentation du coût des déplacements déséquilibre un modèle économique déjà fragile, au point de remettre en cause la rentabilité de certaines tournées.
Quand le carburant coûte trop cher, ce sont les patients qui trinquent
C’est la conséquence que personne ne veut voir.
Quand une infirmière libérale refuse de prendre en charge un patient éloigné, ce n’est pas par choix. C’est parce que le déplacement lui coûte plus que ce qu’elle va gagner avec le soin. Dans le Pas-de-Calais, une IDEL témoignait récemment que travailler revient désormais à payer pour aller soigner. En zone rurale, certaines commencent à limiter leurs déplacements. Les patients les plus isolés, souvent les plus fragiles, sont les premiers à en pâtir.
On n’est plus dans un débat corporatiste. On est dans un problème d’accès aux soins.
Ce que demande la profession (et c’est parfaitement logique)
La FNI porte une revendication structurelle : la mise en place d’un carburant professionnel exonéré de taxes (TICPE et TVA) pour les infirmiers libéraux. Ce mécanisme existe déjà pour les transporteurs routiers et les agriculteurs. L’étendre aux IDEL serait une mesure de cohérence, pas une faveur.
Le Sniil propose en parallèle un soutien à l’acquisition de véhicules électriques pour réduire l’exposition de la profession aux fluctuations pétrolières.
Et tous les syndicats convergent sur un minimum vital : revaloriser l’IFD et indexer les indemnités kilométriques sur le coût réel du carburant. Quatorze ans de gel, ça suffit.
Le vrai sujet : qui est un « professionnel de la route » en France ?
Quand on regarde ce plan d’aide de mars 2026, on voit se dessiner une définition très restrictive du « professionnel de la route ». Apparemment, il faut conduire un camion, un tracteur ou un chalutier pour mériter de l’aide. Conduire une voiture 200 kilomètres par jour pour aller soigner des gens chez eux, ça ne compte pas.
Les routiers ont raison de se battre. Leur enveloppe est insuffisante, les modalités sont floues et le calendrier est décalé par rapport à l’urgence. Mais au moins, ils sont sur la table des négociations.
Les IDEL, elles, ne sont même pas invitées à la table.
En 2020, on les applaudissait à 20 heures. En 2025, on votait à l’unanimité une loi pour reconnaître leur autonomie professionnelle. En 2026, quand le carburant flambe, on les ignore.
Il serait peut-être temps de les considérer comme ce qu’elles sont vraiment : des professionnelles de la route au service de la santé publique.



